Poésie mystique
Haïm, Delphine U. / Photos : Nelly Zagury · 4 juin 2026
Deux poèmes pour approcher l'indicible : Delphine U traverse le buisson ardent, l'extase à fleur de langue. Haim incarne le figure de Jacob luttant avec l'ange, recevant un nom comme une victoire.
Nelly Zagury, Coeur de Djinn, Papyrus Bleu, 2026
Faïence émaillée, aimants, cristaux, or, 30 x 15 x 5,5 cm
Delphine U.
Allons cueillir des mûres sauvages, celles qu’on trouve dans les buissons,
Promenons-nous dans les bois
Il croit trouver un dieu dans mon buisson
il y fait une chaleur pesante
j’aime tremper mes doigts dans sa pente
doucement
jamais trop profond
Entendre le bruissement mouillé des cheveux s’enroulant sur ses phalanges
Juste le bout, attiré par le charbon
luisant d’or
rouge ardent
le feuillage couvre les anges
leurs plis, leurs ailes, leurs yeux brillants
sa respiration bégaye sur sa salive
Il n’est pas circoncis de la langue
elle ne cesse de glisser en ogive
Le buisson est enflammé mais jamais ne se consume
Je suis là,
avec toi
seule révélation
tu connais mon nom, je chuchote le tien sans raison
mes gémissements contre l’enclume
un seul de mes regards te met en émoi
bois de ma source vive
Quel désert a rendu mon il/île si assoiffés ?
Moi je vois Dieu tous les jours entre mes poils que je laisse pousser.
Écrits à l'occasion du Shakshukabaret “Matz’hot & cabaret” , cabaret juif de l’Ecuje.
Nelly Zagury, Fontaine Narguilé de La Femme qui Fume sous l’Eau, 2026
Faïence émaillée, cuivre, cristaux, or, système de fontaine avec pompe électrique, 101 x 45 x 45 cm
Un jour j’aurai 40 ans
moi qui ne pensais pas passer les neuf
Je serai surement maman
Voudras-tu que j'étudie le Zohar ? Ou la philosophie ?
Je le lirai en berceuse à mon amant
On se couchera un peu plus tard
Nos cheveux blanchissant
Nos doigts tournent les pages
Un ange passe
Entre deux ?? on se prélasse
Je me fais un casse-croûte chérie “tu veux du fromage ?”
Le matelas se creuse
Mon bassin élargi par les aînés s’enfonce dans l'enclume.
les plumes ne servent pas à voler à dos d’aigle
Elles tracent des fils rouges invisibles pour les yeux
2. Haim
Jacob n’était pas son nom
J’ai fait halte dans le désert
mes aimé·es sont parti·es déjà,
rentré·es là où l’on se dit chez nous
je ne pouvais pas les suivre
pas encore passer le pont
vers le repos
je n’ai pas fini l’errance
et ma dernière nuit n’est pas la leur
j’ai peur
(depuis combien de temps je n’ai pas goûté le silence ?)
peur de ce qui se tait dans le lourd de la nuit
peur de regarder
et voir, que rien ne me regarde en retour
peur de ce qui s’effondre dans ma poitrine
peur d’y trouver, branlant, acéré, étourdi,
une forme de soulagement
ça y est, enfin : Tu m’as abandonné·e
laissé·e à moi-même
aux quatre coudées de mon âme
à la mesure étroite de mon souffle – blanchi par le froid tombé avec le jour
souffle court, main sévère serre mes poumons – étreinte sans tendresse
je m’enroule sur moi-même
et cherche une douceur dans mes bras
je crois que mes bras aussi ont eu peur
de l’ampleur de ce qu’on exigeait de moi
je ne me souviens pas avoir un jour possédé ma peau
ou pu choisir autour de qui m’envelopper
je me demande si c’est le moment de me laisser aller
au désespoir
mais déjà le ciel tonne
il semble que c’est pour moi
on me dit que le temps des prophètes est passé
que le divin ne murmure plus que depuis la lumière du dedans
j’aimerais que le divin me foute la paix, un peu
j’aimerais en avoir fini de répondre à l’appel
revenir au temps d’avant l’ouverture des Portes
que ça se taise
la paix !
je voudrais ignorer ce qu’il me reste à faire
croire que je ne peux pas
que je n’ai pas la force
dire que c’est interdit
me savoir faible
je ne suis pas faible, c’est presque une injustice
je sais trop bien ce que Tu veux de moi
trop bien, la puissance que Tu m’as insufflée
déjà quelque chose s’allume
je ne peux m’empêcher de sourire
je T’ai croisé·e du regard, au détour d’une étoile
arrête !
c’est trop facile !
dans ce désert, laissé·e, il ne me reste plus
qu’à hurler sur les cieux
jeter des pierres
hurler sur D·ieu, qui se moque
déjà envoie son Ange
sentinel·le menaçant·e
rappel du devoir qui m’attend
prêt·e il me semble à bondir
alors je charge, tête en avant
j’ai besoin d’un instant sans savoir
du doute
à traverser comme un long pont branlant
gesher tsar meod
besoin de jouer à cellui qui n’a pas compris
éprouver par la lutte
les contours de la part de moi qui crie
mais déjà dans l’ébranlement
de la peau de l’Ange, dans le
choc, dans la cacophonie du
corps à corps, le sel de la
sueur le brûlant des morsures
la litanie énonce ce que je sais :
il va me falloir
construire des murs
autour du deuil
faire un autel
silencié, le deuil suinte comme une peste
qui infeste les champs
on m’a appris à ne pas mélanger
les graines de vigne et de chagrin
caché·e à moi-même par le nom que je porte
j’ai ignoré le nom que je suis
mais cette nuit dans la solitude tant attendue
et dans le vacarme des battements d’ailes
ça grandit trop pour mes entrailles
ça ne tient plus au dedans
ça se dit par mes lèvres
j’ai cru que l’Ange était là pour se battre
mais iel est assis·e tout près
impeccable
et sourit
ce n’est ni avec l’Ange
ni avec D·ieu
pas avec la nuit
ou le silence
ou le long périple du désert
que je menais ma guerre
mais avec les histoires humaines
répétées en moi-même
l’Ange s’est levé·e
demande enfin
comment je m’appelle
l’Ange est venu·e témoigner
me voir prononcer comme une renaissance
au rythme des coups que j’assène au sol et au sable
ce qui tambourine avec mon coeur
me voir former à la corde vocale, à la gorge, à la dent
les lettres qui me font
moi
alors
j’entends ma voix
dire la vérité
pour la première fois
je m’appelle : cellui qui lutte avec le divin :
il sera elle
je ne sais pas si j’imagine
le baiser que l’Ange me souffle en s’envolant
tout tourne je suis au sol abrasé·e de poussière
je ne sors pas indemne
mon corps a changé
certain·es diront qu’il est boiteux
je sais seulement qu’Iel m’a marqué·e :
enfin, seulement, je me ressemble
Nelly Zagury, Aquananas III, Lapis Lazuli, 2026
Faïence émaillée, cristaux, or, 17,5 x 6,5 x 6,5 cm
Delphine U est formée en sciences sociales du religieux à l’EPHE-EHESS après une prépa littéraire à Paris, spécialisée en histoire et théorie des arts. Dès le lycée elle est impliquée comme rédactrice en cheffe des journaux de ses institutions de formation et enseigne les religions et la laïcité autant dans des cadres juifs massortis que dans des écoles publiques. Elle est aujourd’hui impliquée dans la définition d’une épistémè juive féministe et diasporiste, à Paris, en France et en Europe dans différentes ONG. Son travail poétique est épistémologique et tente d’articuler une expérience sensible de la judéité, voire du judaïsme. Ne publiant pas pour l’instant, elle dit ses poèmes sur commande, dans différents lieux.
Haïm est poéte·sse, psychologue clinicien·ne, enseignant·e de yoga et interprète. Formé·e à Sciences Po Paris puis à la psychologie psychanalytique et transculturelle, iel rassemble dans ses pratiques les dimensions sociétales et intimes. Sa poésie est à ce jour rassemblée en trois recueils (non publiés), autour de la spiritualité (Spirale ascendante, 2021), la douleur et l’endométriose (Endo-mots, 2022), la sensualité queer (Co·cons, tendresses en corps, 2023). Aujourd’hui, son travail se tourne sur les questions de transmission juive et séfarade, étayé par différents espaces communautaires, en particulier les études à Ze Kollel et les rencontres permises par Radical Mitzvah.