Repenser la révélation : féminisme et théologie mystique chez Tamar Ross
R. Myriam Ackerman-Sommer / illustration : Mathilde Roussillat Sicsic • 4 juin 2026
Récemment traduit pour la première fois en français, “Orthodoxie et féminisme : Agrandir le palais de la Torah” de Tamar Ross marque une étape majeure dans la pensée juive contemporaine. Figure incontournable de l’orthodoxie moderne, la philosophe y propose une articulation inédite entre fidélité à la Halakha et intégration du féminisme, à travers une conception audacieuse de la révélation comme processus dynamique et cumulatif. Traduit et préfacé par la rabbin Myriam Ackermann-Sommer, cet ouvrage ouvre un espace théologique où le changement devient une modalité de la tradition elle-même, et où les revendications féministes peuvent être entendues comme l’émergence d’une parole divine encore inachevée.
Penseuse américano-israélienne, professeure émérite de philosophie juive à l’université Bar-Ilan, Tamar Ross s’est imposée comme une voix capitale au sein de l’orthodoxie moderne et du monde sioniste religieux. Ses réflexions, portant sur les conditions d’intégration de la pensée féministe dans la stricte tradition de la loi juive (halakha). Avec Orthodoxie et féminisme : Agrandir le palais de la Torah, elle signe en 2004 un texte théologique majeur dans le champ du judaïsme contemporain, proposant une articulation inédite entre fidélité à la tradition, intégration du féminisme et réélaboration des catégories conceptuelles de la révélation. Un texte enfin traduit en français aujourd’hui.
Si l’éclairage de Tamar Ross est unique, c’est notamment du fait de son statut liminal entre le monde universitaire et le microcosme de la yeshiva, habituellement fermé aux femmes. Son introduction nous permet de comprendre comment la philosophe a très tôt été confrontée, de l’intérieur de la tradition, aux problématiques soulevées par le féminisme, qu’elle analyse avec une déférence mêlée de prudence : seule fille de la famille durant les premières années de sa vie, son père, un érudit, lui donna accès aux textes et aux modes d’étude qui sont d’ordinaire la prérogative des hommes dans le monde religieux. Ce n’est que sur le tard, forte de sa formation académique poussée, que Ross prend conscience de l’inégalité de genre profonde qui structure toute la société juive. Elle se confronte alors aux théories féministes, sans renoncer à son ancrage fort dans le milieu juif orthodoxe.
Ross se penche dans Orthodoxie et féminisme sur les réactions internes à l’infusion des théories féministes dans toutes les strates de la société. Elle commence par analyser deux alternatives fortes, chacune s’avérant à ses yeux insatisfaisante. Ainsi s’attaque-t-elle dans un premier temps au féminisme dit « apologétique », qui nous répète que « nous sommes toutes des princesses d’Israël, » et que l’inégalité femme-homme structurelle dans la loi juive est en réalité un heureux complémentarisme respectueux du rôle de chacune et de chacun (j’y reviendrai à travers l’exemple du Rav Kook) ; mais également au féminisme dit révisionniste, qui tend à se livrer au cherry-picking, ne sélectionnant que les passages de notre tradition les plus susceptibles de correspondre à notre système de valeurs contemporain, au risque d’expurger une bonne partie des textes traditionnels. Ross propose une autre voie, clairement inscrite dans un sillage que l’on peut qualifier de mystique. Elle conçoit notamment la révélation non comme une donnée statique, un instant T dans l’histoire juive, mais comme un processus vivant, dynamique et toujours renouvelé. Le féminisme n’en serait peut-être que la strate la plus récente…
Au cœur du projet de Ross se trouve ainsi la notion de révélation cumulative, clé herméneutique de l’ensemble de l’ouvrage et « solution » proposée par Ross à ce qu’elle perçoit comme la malhonnêteté intellectuelle ou le caractère partiel des autres réactions féministes, ou contre-réactions antiféministes. La philosophe se propose en effet d’envisager la révélation, non comme un événement ancré dans un contexte historique résolument patriarcal sur lequel il s’agirait de calquer notre réalité actuelle, mais comme une forme de sédimentation stratifiée de couches de révélations successives dont les Sages sont, de génération en génération, les interprètes, relue au prisme de contextes socio-culturels certes situés, mais néanmoins porteur d’une authenticité divine irréductible. Cette conception permet de reconnaître que les formes traditionnelles de la loi juive ont été façonnées au sein de structures patriarcales contingentes, sans pour autant disqualifier leur autorité religieuse ni « jeter le bébé avec l’eau du bain ». La Révélation cherche en effet à se faire entendre au public de son temps. Elle ouvre ainsi la possibilité de comprendre les revendications féministes non comme une dangereuse irruption venue du monde extérieur (‘houkat hagoy), et dont il faudrait se prémunir en se barricadant dans un rejet obstiné de toute revendication qui semblerait brouiller les rôles de genre, mais comme l’émergence positive d’une dimension jusqu’alors inexprimée de la parole divine elle-même. Comme le souligne Ross, la perspective « cumulative » permet d’entendre ces revendications comme « un message nouveau […] sans porter atteinte à l’autorité du message originel ». Fidélité et innovation sont pensées de concert.
Il est à noter que loin de considérer le passé comme un donné immuable à conserver sous une forme pétrifiée, Ross lui confère une densité théologique : la tradition est ce qui relie les générations entre elles, incluant non seulement ceux et celles qui nous ont précédés, mais aussi celles qui sont encore à venir. En ce sens, la penseuse rejoint des motifs connus de la littérature midrashique et de la pensée mystique juive, pour lesquelles la révélation sinaïtique elle-même inclut toutes les âmes d’Israël, présentes et futures (voir Deutéronome 29:13-14, qui est à la source de ces interprétations : « Et ce n’est pas avec vous seuls que j’institue cette alliance et ce pacte; mais avec ceux qui sont aujourd’hui placés avec nous, en présence de l’Éternel, notre Dieu, et avec ceux qui ne sont pas ici, à côté de nous, en ce jour. ») La tradition apparaît alors comme un espace de partage en diachronie où la parole divine se déploie dans une temporalité expansive, excédant les catégories linéaires de l’histoire et les cadres rigides du patriarcat.
Ainsi, le féminisme cumulativiste de Ross procède par intégration progressive des voix marginalisées dans le tissu même de la tradition, militant pour qu’elles soient enfin entendues à leur tour. Il repose sur l’idée que chaque génération, et en particulier les femmes de notre ère, sont appelées à dévoiler une dimension supplémentaire de la révélation, et que les évolutions de la conscience morale, et en particulier celles qu’a induites le féminisme, sont indissociables de ce processus. Dès lors, le changement des représentations (notamment liées aux rôles genrés) n’est plus conçu comme une menace pour la fidélité à la religion, mais comme l’une de ses modalités essentielles. La tradition devient alors le lieu d’une tension féconde entre continuité et innovation, où la nouveauté se présente comme l’accomplissement d’un potentiel déjà inscrit, quoique de manière latente, dans la révélation originelle.
Cette perspective s’inscrit largement dans la pensée du Rav Abraham Isaac Kook, dont l’influence traverse l’ensemble de l’ouvrage. Ross reconnaît toutefois qu’il s’est opposé avec vigueur au droit de vote des femmes en Palestine mandataire – une position qu’il justifiait d’ailleurs à l’aide d’un discours apologétique, terme qui désigne la production de justifications ad hoc de l’inégalité de statut entre hommes et femmes en conciliant les sensibilités modernes qui s’accommodent mal de l’infériorisation de ces dernières et le respect de la tradition. L’une des conséquences surprenantes de ce discours est de prétendre que, si hommes et femmes sont intrinsèquement différents, c’est au bénéfice de celles-ci, et tout à leur honneur ; ainsi, on avancera par exemple que les femmes ont été exemptées des commandements liés au temps parce que leur connexion spirituelle à Dieu était d’emblée plus forte, ou, comme le fait le Rav Kook, qu’on les tient à distance des viles préoccupations de la sphère politique en leur refusant le droit de vote.
Sans occulter ces résistances, Ross décide d’appliquer au féminisme la doctrine fondamentale de Kook, en vertu de laquelle l’histoire moderne est le théâtre d’un processus rédempteur au sein duquel les transformations culturelles et spirituelles, y compris celles qui semblent à première vue profanes ou subversives, participent en réalité d’un dévoilement progressif de la vérité divine. La célèbre métaphore de « l’agrandissement du palais de la Torah », reprise dans le sous-titre de l’ouvrage, exprime de manière paradigmatique cette vision : il ne s’agit pas de substituer une structure nouvelle à l’ancienne, mais d’en étendre les contours afin d’y intégrer des dimensions jusqu’ici non nexprimées. Une théorie que Kook avait utilisée pour envisager le rôle singulier des Juifs non-religieux en Eretz Israël, voyant dans les sionistes ‘hilonim des instruments de la réalisation d’un dessein messianique. Le Rav Kook n’hésita pas à appliquer le même prisme d’analyse à la confrontation à l’archéologie et à la critique bibliques pour justifier une confrontation féconde entre tradition et avancées sur le plan de la recherche.
Dans cette optique, le féminisme apparaît comme l’une des formes contemporaines de cette expansion interne au judaïsme. Ross lui confère une dignité religieuse inédite : il devient dans son ouvrage le vecteur d’une épiphanie partielle, un moment nécessaire dans le déploiement continu de la parole divine.
Ce travail conceptuel permet de penser une mystique du devenir, attribuant à l’histoire elle-même une fonction révélatrice, dès lors que chaque époque est appelée à jouer un rôle essentiel. La vérité divine n’est pas donnée d’un bloc et de façon pleinement intelligible dès l’origine, lors du Maamad Har Sinaï que l’on traduit souvent par « révélation au Mont Sinaï » mais qui désigne plus précisément le fait de s’y être tenu·e·s debout, d’y avoir fait acte de présence. Elle se manifeste progressivement, à travers les strates successives de médiations humaines.
L’apport fondamental de Tamar Ross réside donc dans sa capacité à reformuler les termes du débat entre tradition et modernité en évitant les réponses toutes faites et les raccourcis simplistes en les inscrivant dans une théologie du processus. En proposant une conception cumulative de la révélation, elle offre un cadre dans lequel le féminisme devient non plus une menace mais une modalité de la fidélité, une manière d’habiter la tradition en la prolongeant. Ce faisant, elle ne se contente pas de défendre la légitimité du changement : elle en fait une catégorie théologique à part entière, inscrivant ainsi son œuvre dans une lignée de pensée où la mystique et l’histoire se rejoignent pour penser la présence renouvelée du divin dans le monde.
Myriam Ackermann-Sommer est rabbin orthodoxe. Agrégée d’anglais et docteure en littérature juive américaine, elle est l'autrice de Revenir (avec Michaël de Saint-Cheron, Actes Sud, 2023) et des Nouveaux Moutons de Panurge (Albin Michel, 2025). En 2026, elle publie la traduction du classique Expanding the Palace of Torah de Tamar Ross aux éditions Calmann Lévy dans la collection Diasporas.
Mathilde Roussillat Sicsic est designer graphique et illustratrice pour l’édition, l’identité visuelle de marques et le textile. Elle travaille également dans la décoration pour le cinéma, avec une approche teintée par sa formation en design textile/couleur/matière.
Elle a réalisé l’identité visuelle de la revue Daï ainsi que des illustrations et fait partie du comité éditorial.
Son travail est visible sur son site : www.mathilderoussillat.com et son instagram