#7 Mystique
Sophie Goldblum / illustrations : Mathilde Roussillat Sicsic
Pour se figurer la Kabbale il faut imaginer un verger. Non pas un sage jardin terrestre, mais l’espace redoutable de la vision des vérités ésotériques. Ce jardin des secrets, les Sages le nomme Pardes.
Quatre sages entrèrent dans le Pardès, jardin mythique où l’on approche les mystères divins.
Ben Azzai contempla et mourut ; son âme consumée par l’excès de lumière.
Ben Zoma contempla et perdit la raison ; son esprit céda sous le poids de l’infini.
Elisha ben Abouya contempla et retrancha les pousses, sa foi ne pouvait s'accommoder de ce qu’il avait cru comprendre.
Seul Rabbi Akiva sortit sans encombres.
Adapté du Talmud de Babylone, traité Hagiga 14b
Là où trois furent brisés par ce qu’ils virent, Akiva demeura entier, car il savait que le mystère se contemple sans vouloir le saisir.
À l’orée de ce numéro consacré à la mystique juive, voilà la mise en garde que le Talmud déploie et que nous avons tâché de prendre au sérieux.
Mais qu’est-ce que cette mystique, dont il faudrait tant se méfier ?
La culture juive est traversée par une tension entre l’interdit biblique des pratiques magiques et la persistance de croyances, rites et autres enchantements largement répandus depuis l’Antiquité. Malgré leur interdiction par la Torah ces croyances ont été présentes dans toutes les communautés juives — ashkénazes comme sépharades — et perdurent, à bas bruit, jusqu’à nos jours. Le texte même de la Torah porte la trace de ce refoulé magique que des siècles de remontrances divines n’ont pas réussi à mater. David Isaac Haziza qui consacre un passionnant ouvrage au substrat païen du judaïsme, nous en livre quelques bonnes feuilles.
Celleux qui voudraient opposer un judaïsme magique, celui des masses illettrées, à la systématisation logique de la pensée rabbinique feraient fausse route. La magie, fût-elle juive, suit aussi ses règles et connaît ses experts, se pense et fait système. La Kabbale, pour pratique élitiste qu’elle soit, imprègne la pratique des plus rationalistes des juifves, par le truchement de la codification de ses préceptes dans les codes de loi. Qui de mieux placé que Michaël Sebban, traducteur du Zohar, kabalaliste frayant avec l’académie, pour dévoiler la prégnance de la Kabbale dans la pensée et la loi juive, et chercher à élucider le mystère de son succès.
Car si la Kabbale fut longtemps en ballotage, ou encore regardée de haut, force est de constater que son succès semble désormais total : des bracelets rouges vendus par milliers aux kabala centers de Californie, la Kabbale ne connaît pas la crise de la foi. La journaliste Alice Pfeiffer nous embarque sur l’odyssée pop d’une tradition ésotérique à l’épreuve du consumérisme, et le rabbin Étienne Kerber explore la manière dont la pensée hassidique a irrigué la théologie et les rites du mouvement libéral.
La Kabbale s’exporte, cela n’est pas nouveau. Plus que la halakha, la loi juive, c’est la mystique qui a suscité la passion de nombreux penseurs chrétiens, qui découvrent ces sources par le truchement des conversos en Espagne dans un premier temps, puis par le regain d’intérêt pour les langues et pensées antiques à la Renaissance. Pic de la Mirandole, au XVᵉ siècle, sera l’un des précurseurs de cette relecture chrétienne des concepts de la mystique juive, qui connaîtra de nombreuses réincarnations, jusqu'aux pensées kabbalistiques qu’on discerne sous la plume d’Heidegger, transfigurées par Schelling.
Mais la Kabbale rend-elle cet amour à ses courtisans des Nations ?
Eli Amozeg propose une analyse de la place des non-juifs dans l’économie cosmique de la Kabbale.
De relectures, il est également question dans les articles de Méron Gelber et de la Rabbanit Myriam Ackerman-Sommer, qui proposent, pour le premier, une analyse croisée de l’interprétation des rêves dans le tradition rabbinique et dans la psychanalyse ; et pour la seconde, une relecture de la Révélation à travers la pensée de la théologienne féministe Tamar Ross, récemment traduite en français.
Après avoir parcouru dans notre précédent numéro les terres du judaïsme séfarade, c’est en suivant les chemins de la mystique juive que nos pas nous ramènent en Espagne. En Castille, plus précisément, où, guidés par l’historien Alexander Mimoun, nous partons sur les traces de l’apparition du Zohar. Car ce texte, au contenu hermétique, étend son goût du secret jusqu’à sa propre origine, et se présente comme l’œuvre d’un sage de la Mishna, au second siècle de notre ère, le célèbre Shimon Bar Yochaï. Peu probable, à en croire les chercheurs…
Et parce que la contemplation de la transcendance ne nous affranchit pas de l’urgence de penser l’immanence, faisons un pas hors du Pardes, — mot que nous devons au persan —: avec une réflexion sur la guerre avec l’Iran depuis le point de vue d’un intellectuel israélien mizrahi, Nadav Cohen.
Restons en Israël, où ce qui commence en mystique finit en politique, et parfois, pour le meilleur. Daï présente le mouvement Smol Emuni, dont les militant·e·s ancrent dans la foi juive leur combat pour la paix et contre la violence des colons.
Cet enracinement d’une position politique dans les sources juives, Benjamin Singer la décèle également chez Manitou (Léon Ashkenazi) figure tutélaire du renouveau juif français de l'après-guerre.
Enfin, la philosophe et militante Alexia Levy Chekroun dresse un compte rendu du programme « d’autodéfense juive » que Yuna Visentin développe dans son récent ouvrage Entre autres, Politiques juives révolutionnaires.
Si toute cette débauche de spiritualité déclenche en vous une crise de foi, Lola Zerbib Kahane vous a concocté une recette de foie haché vegan.
Quant à la philosophe Rivka DLK, elle signe une réflexion riche et profonde sur la figure d’un Spinoza hors la foi et hors la loi, premier « juif moderne », dont l’héritage n’échappe pas aux relectures mystiques.
Enfin, Daï renoue avec la poésie, et publie les vers de Delphine U et Haïm.
En vous souhaitant, cher·e·s lecteur·ic·es, de sortir de la lecture de ce numéro de Daï tel rabbi Akiva, en paix et sans encombre, enrichi·e·s d’une lecture nouvelle de notre tradition.